08.11.2006

Des extraits du Tome 1 : Le retour du Tonnerre

………Ils atteignirent Brest le surlendemain. Pol voulait tout d’abord aller au château, afin de remettre au Comte Morvan la missive de Monseigneur Derrien. Ils arrivèrent au pied de la formidable citadelle, gardant à la fois la voie océanique et l’entrée de la Penfeld. Ils passèrent sous la tour Azénor et se présentèrent à l’entrée. Par malheur, le comte était absent, mais Pol pu remettre le pli à un autre moine qu’il connaissait et qui se chargerait de transmettre la lettre à Morvan.
Cela fait, ils descendirent au port qui se situait directement en contre-bas du château. De larges pontons en chêne, solidement fichés dans le fond de la Penfeld permettaient d’accoster à une myriade de d’embarcations. Le spectacle était hallucinant, et Gwenelg devait faire attention où il mettait les pieds.
Les pontons étaient parcourus par une foule bigarrée, des sabots claquaient lourdement sur le bois rouge, des marins passaient, cirage, chausses, capotes sur le bras droit, panier ou sac à pain à la main gauche. Des charrettes à bras ou tirées par des bœufs, chargées de choux ou de bois venaient chercher leur embarquement. Des tonneaux de bois cerclés de fer débordaient de poulies, crochets et cordages en chanvre. Des femmes sur la berge faisaient chauffer dans de grands chaudrons des écorces de chêne et de châtaignier. Les hommes venaient ensuite s’y servir et étalaient la mixture à l’aide de grands balais sur les voiles déroulées afin de les tanner. Sur l’eau, une forêt de mâts appartenant à autant de navires. Certaines vergues portaient leurs voiles pour les faire sécher.
Tassés sur eux-mêmes, des miséreux, des éclopés, des invalides tendaient le bras, demandant l’aumône.
Marchant à travers ce capharnaüm, Pol paraissait toujours serein, pas plus attentif que s’il s’était trouvé dans la bibliothèque de son monastère, évitant les obstacles sans les regarder, sachant parfaitement où il se dirigeait. Il n’en allait pas de même pour Gwenelg, qui avait manqué de tomber à l’eau au moins trois fois. Il se faisait piétiner les pieds sans arrêt, ce qui laissait les Brestois dans un abîme d’indifférence.
- Par les bourses de St Pierre !
Le juron était sortit tout seul quand un charpentier l’avait heurté avec une planche. Pol se figea, se retourna lentement vers son neveu, interloqué. Gwenelg se demandait ce qui allait lui tomber dessus.
- Eh ! Monseigneur, tu es déjà là ?
Pol se tourna à nouveau. Un individu avançait vers eux en souriant. L’homme était plutôt petit, roux et barbu, vêtu d’un surcot d’un bleu très vif. Avec cette débauche de couleurs, il n’y avait aucun risque que ses compagnons puissent le perdre. A sa vue, Pol retrouva le sourire.
- Jacob Van Arteveld ! Pol ouvrit ses bras pour donner l’accolade à l’homme qui arrivait. Quand ils se séparèrent, le moine fit les présentations.
- Jacob, je te présente Gwenelg, c’est pour lui que nous faisons ce voyage. Gwenelg, voici Jacob. Il vient de Flandres, et c’est le meilleur marin que je connaisse. On l’appelle aussi la Chouette.
- Pour quelle raison ? Interrogea Gwenelg qui préférait que son oncle oublie vite le juron blasphématoire.
- Tu le sauras demain, répondit Jacob avec un accent que le garçon n’avait jamais entendu.
- Ainsi nous partons demain ? S’inquiéta Pol.
- En milieu de journée. C’est à ce moment que la marée nous sera le plus favorable. Veux-tu montrer le bateau à ton neveu ?
Le neveu ne demandait que cela, ce qui parut enchanter le Flamand.
Le navire tirait mollement sur ses aussières. Gwenelg, fils et petit-fils de marin, n’en avait jamais vu de semblable.
La coque, longue d’environ 40 pieds, avait une forme très évasée et plate. La proue arrondie, plus haute que les plats-bords était surmontée d’un bout-dehors d’au moins 6 pieds. A environ 15 pieds de la poupe, sur chacun des cotés extérieurs du bateau était fixée une longue pièce de bois elliptique plongeant dans l’eau et servant à stabiliser le navire. Un large aviron solidement fixé par une corde de chanvre à l’arrière du bateau permettait de le manœuvrer. La voile carrée était fixée à une livarde sur sa partie supérieure, ce qui donnait la possibilité de la monter jusqu’au deux tiers du mat, et sur sa partie inférieure à une bôme qu’un cordage et un système de poulies permettaient de border ou au contraire de choquer. Deux autres hommes s’affairaient afin de charger des sacs d’orge à l’intérieur.
- Ce sont mes frères Jan et Maarten qui travaillent avec moi.
- Tiens, Jacob, le prix de notre traversée.
Pol tendait l’aumônière de l’évêque.
- Merci Pol, mais tu le sais, tu pouvais attendre d’être arrivé.
- Je le sais, mon ami, mais je me sentirais ainsi plus léger.
Le Flamand prit la bourse.
Puis on se sépara, prenant rendez-vous pour le lendemain avant le midi. Gwenelg et son oncle avaient prévu de coucher au couvent de Brest. Ils firent demi-tour.
Une question brûlait les lèvres de Gwenelg.
- Comment se fait-il mon oncle que vous ayez payé d’avance ?
- Par prudence, Gwenelg.
- Je ne comprends pas.
- De deux choses l’une. Ou bien Jacob est un honnête homme, et le payer maintenant ou à l’arrivée n’a que peu d’importance, ou bien c’est un brigand, et sitôt en mer, il nous dépouille et nous jette par-dessus bord. Dans ce cas, ayant déjà l’argent, il va partir sans demander son reste, mais au moins nous resterons vivants. D’autre part, c’est son souci désormais de protéger le trésor.
- Mais n'est-ce pas un de vos amis ?
- Les hommes peuvent changer. Jacob est un excellent ami. Mais je suis toujours vigilant.
Gwenelg reconnu que c’était là faire preuve de bon sens, particulièrement en ce moment ou ils traversaient une ruelle étroite, sombre et hantées par des ombres angoissantes dont on devinait les regards acérés fixés sur les deux passants. Même les mendiants n’osaient y pénétrer. Pour se donner du courage, le garçon poursuivit.
- Comment se fait-il que Jacob vous attendait ?
- Jacob m’a déjà permis d’effectuer plusieurs voyages, notamment en Ecosse. Je savais qu’il faisait escale à Brest. L'autre jour, lorsque nous étions chez l'évêque Derrien, j’ai très discrètement demandé à un autre moine qui venait ici de lui remettre un pli lui proposant de m’attendre pour un nouveau périple.
- Ainsi vous saviez déjà tout se qui allait se passer !
- Disons que j’en avais une vague idée.
Gwenelg en resta sans voix.

Comme prévu, ils quittèrent Brest le lendemain en milieu de journée.
La mer descendait. La rade fut rapidement traversée. Puis ce fut le goulet, étroit passage entre deux hautes falaises escarpées compris entre la pointe du Portzic et celle du Diable.
Alors que la mer étalait, ils s’engouffrèrent dans le chenal du Four.
Pol regardait son neveu. Dans sa tunique en lin rouge, ses longs cheveux geai flottant dans le vent et son regard gris sombre regardant au-delà de l’horizon, Gwenelg faisait plus jeune qu’à l’accoutumé. Si le moine n’avait aucune inquiétude quant-à la transformation physique de son neveu, qu’en serait t-il de l’homme. Et puis il y avait le signe. Mais est ce qu’il ne faisait pas là encore fausse route ? Pourtant, une petite voix lui certifiait qu’il s’agissait bien du nouveau Mesaer. En tout cas, il devait agir comme si c’était là la vérité. Il était également vrai que toutes les qualités de son neveu devaient être polies, affûtées, homogénéisées, afin qu’il puisse accomplir ce que Pol espérait.
La nuit tombée, le bateau arriva au niveau de l’île de la Vierge, et Jacob modifia le cap, dirigeant la proue plein Nord. Gwenelg découvrit enfin pourquoi le Flamand était surnommé « La Chouette ». Il pouvait rien qu’en se repérant aux étoiles diriger le navire sans faillir, rendant inutile le jour et les amers à terre.
Le fils de Malo quittait sa Bretagne natale, endormis sous une montagne de fourrures, dans le fond d’un navire flamand.


Au même instant, dans la grande salle du logis du château de Rouen, Henri Ier espérait que ses hôtes seraient sensibles à la débauche d’égards dont il faisait preuve. Il avait besoin des hommes qu'il recevait.
Depuis 1109, l'Angleterre était en guerre avec le roi de France. Mais Henri Ier Beauclerc, Roi d’Angleterre, Duc de Normandie aurait aimé que ce conflit soit déjà terminé. Il avait de plus larges ambitions. Quoiqu'il en soit, le fils du Conquérant anticipait une issue favorable et projetait le développement futur de son royaume.
C'est pourquoi plus de 50 hommes éclairaient exceptionnellement avec leurs torches les 35 toises de la Tapisserie de Bayeux. Celle-ci, fabriquée dans le Kent par des moines anglais sur ordre de l’évêque Odon de Conteville, n’était sortie de son coffre qu’une fois l’an, le 14 juillet. L’événement s’était produit pour la première fois en 1077 quand l’œuvre avait été suspendue dans la cathédrale de Bayeux.
Et il y avait là l’un des princes Breton le plus puissant, flanqué de l’inévitable Robert de Fougères. Et le but de ces deux hommes n'était pas uniquement d’admirer l’œuvre d’art.
Pour le Duc de Normandie, le ralliement des deux nobles était une condition indispensable avant de déferler sur la Bretagne. La motte de Fougères, propriété de Robert, constituerait une parfaite base pour le ravitaillement. Quant au plus âgé, un seigneur de très haute lignée, il était à peu près certain qu'il entraînerait de nombreux partisans avec lui.
Les deux grands feudataires Bretons savaient quant à eux que l’heure des discussions arriverait plus tard, que ce n’était que la première manche de longues négociations qui dureraient des mois, plusieurs années peut-être. Ils imaginaient le but de Normandie, et ils attendaient ses propositions. Ils pouvaient attendre, le temps jouait pour eux.

********

………Quand Gwenelg se réveilla, Pol était en discussion avec Jacob. Le vent s’était à nouveau levé, sans violence cette fois. Cependant, sa direction nord-ouest interdisait au bateau de repartir. De plus, le Flamand estimait qu’il n’y aurait pas de bascule du vent avant plusieurs jours. Ils étaient donc coincés là pour une période indéterminée. Van Arteveld avait pris la décision de chercher à vendre sur place l’orge qu’il transportait en plus des passagers, sans attendre un hypothétique départ vers ses habituels ports de négoce. Aussi Pol annonça que lui et son neveu iraient vers Sligachan par la voie terrestre. Chacun tomba dans les bras des autres, et on se quitta en espérant se revoir aussi vite que possible.
Pol et Gwenelg abandonnèrent le petit port.
Le terrain s’éleva dès qu’ils eurent quitté la côte. Ils s’éloignèrent très vite de Plockton, et quand le jeune Ar Louarn se retourna pour la dernière fois, il distinguait à peine les silhouettes des hommes qui s’affairaient autour des bateaux.
Le terrain qu’ils tentaient de franchir était une tourbière sans fin constituée de mousses, de sphaignes remplies d’eau et parcourue d’une multitude de rus.
Le ciel était bas et chargé. Mais l’air qu’il respirait lui semblait plus léger qu’à l’habitude.
Et assez curieusement à cause du long séjour en mer, Gwenelg avait encore l’impression de tanguer, comme s’il se trouvait toujours sur le bateau flamand.
Le paysage était aride. Il n’y avait que de pauvres arbres isolés et rabougris, ayant miraculeusement enduré l’hiver Ecossais, pour accrocher le regard.
Brusquement, les deux hommes tournèrent la tête. Un faucon émerillon avait provoqué la panique parmi une bande de Bruants des roseaux. A la venue de leur ennemi, ceux-ci s'envolèrent dans un bruit d'ailes, puis plongèrent immédiatement pour se réfugier dans la végétation basse.
Tout près, sur un bloc rocheux, Gwenelg releva quelques longs poils noirs et épais. Les sangliers semblaient apprécier ces antiques pierres pour se frotter.
Au milieu de la matinée, ils atteignirent le sommet du Beinn Raimh. Il leur annonçait le début d’une longue descente.
Un bruit sec attira leur attention. A quelques toises à peines, ils aperçurent des cerfs qui se combattaient, tête contre tête et bois contre bois.
En début d’après midi, après avoir contourné le Loch Long, ils s’engagèrent dans l’ascension d’une nouvelle colline. En arrivant à son sommet, Gwenelg se figea.
Sur sa droite, l’île de Skye et ses sommets perdus dans la brume se mirait dans le Loch Alsh. A sa gauche, le long et étroit Loch Duich était surplombé par les cinq sœurs de Kintail couronnées de neige. En contre bas, telle une vigie défiant l’horizon, le Breton distinguait un château de pierres grises isolé sur un îlot Il était constitué d’un donjon carré massif et était relié à la côte par un petit pont à trois arches. L’ensemble était dominé par le Beinn a’Ch`uirn.
Le paysage était vraiment à couper le souffle, impressionnant de majesté, de puissance et d’éternité. Quelque chose entre le jardin d’Eden et les vallées marines du royaume Viking. Les nuages menaçants décuplaient la violence de cette vision magnifique, accentuant la confrontation du ciel et de l’eau. La beauté de la Nature faisait s’évanouir la présence des corps. Il y eut un moment d’harmonie entre les esprits et cette image immortelle.
Gwenelg laissa de longues minutes son esprit libre de toute maîtrise, savourant le plaisir que lui octroyaient ses yeux.
Puis ils reprirent leur périple, descendant la colline pour atteindre le Loch Duich près du château qu’ils avaient vu d’en haut. A l’entrée du pont, sur la rive du loch, plusieurs huttes de paysans étaient regroupées.
- C’est le château d’Eilean Donan, la forteresse de Conrad MacKenzie MacRae.
- Vous le connaissez ?
- Pas vraiment.
- En tout cas, c’est un drôle de nom !
- Tu te rendras rapidement compte que beaucoup de gens ici ont un nom qui commence par Mac, ce qui signifie « Fils de ». Et très souvent les gens vivent en communautés. Dans ce pays, on les appelle clans. C’est un mot qui vient du Gaélique ancien et qui signifie « enfants ».
- Si je vous ai compris, s'étonna Gwenelg, cela signifie donc que ce Conrad a deux pères ?
- Bien sur que non, fit Pol dans un sourire. Les MacKenzie ont été les premiers lairds, puis cette branche de la famille s’allia aux MacRae lors d’un mariage, et ont ce nom depuis. Mais en fait, Conrad n’utilise que MacRae comme patronyme.
Ils continuèrent leur route, franchirent le Glen Shiel à l’extrémité du Loch Duich à l’aide d’un petit pont de pierre puis gravirent les pentes du Beinn a’Ch`uirn. Le chemin serpentait ensuite paisiblement le long de la mer.
En fin de journée, ils arrivèrent à Bernera. Le hameau n’était séparé de Skye que par un petit bras de mer. L’une des rares maisons qui s’y trouvait était celle du passeur. Il accepta que les deux voyageurs dorment sous un préau où se trouvait une meule de fanes d’orge en attendant le jour.


Il pleuvait sur Londres. L'eau tombait droit, comme si les nuages étaient accrochés au dessus de la ville. Ils semblaient se déverser sans bouger, figés, jusqu'à ce qu'ils se soient totalement vidés. La grisaille rendait la ville lugubre, et la triste lumière du jour n'entrait que parcimonieusement dans la Tour Blanche, rendant la forteresse plus sinistre qu'à l'accoutumé. La résidence royale, massive, carrée, exerçait par sa seule présence une grande influence sur le royaume d'Angleterre. Elle y était la construction la plus imposante. Elle avait été édifiée par Guillaume le Conquérant pour protéger Londres et affirmer son pouvoir.
Le roi Henri s'y sentait en totale sécurité. Il marchait lentement dans un de ses couloirs sombres, appréciant pourtant la présence rassurante des torchères fichées aux murs. Le corridor s'ouvrait en ogives serrées devant le pas glissé du monarque.
Henri 1er Beauclerc était roi d'Angleterre et duc de Normandie, ce qui permettait à ses ennemis de l'appeler par l'un ou l'autre de ces patronymes.
Car le roi Henri était le fils de Guillaume le Conquérant, celui qui avait conquit l'Angleterre par un exploit digne des héros de l'antiquité. Avant lui, seul le grand Jules César avait réalisé une telle prouesse.
En effet, bravant toute logique, le duc Guillaume de Normandie avait fait monter son armée sur des navires, il leur avait fait traverser la Manche. Arrivé sur le sol Anglais, il avait triomphé des Saxons lors de la bataille d'Hasting en 1066, et s'était emparé de la couronne.
Henri, son successeur, n'avait pas autant de courage, pas autant de bravoure. Pourtant, il était tout aussi ambitieux, il était rusé et il était cruel. Guillaume avait conquis l'Angleterre. Henri, son fils, allait en faire la première puissance. Son royaume, de l'Angleterre à la Normandie, serait plus fort que l'empire Germanique, il mettrait le Vatican à genoux.
Amusé par cette pensée, le roi d'Angleterre regarda sa main : elle était fine et belle. D'ailleurs Henri aimait son corps. Il aimait le sentir affûté, sec, effilé comme une lame, prêt à bondir. Quand il lui prenait d'aller chasser le loup, la pluie ou le vent ne parvenaient jamais à le faire frissonner. Les barons qui l'entouraient, qui s'épaississaient et qui soufflaient le répugnaient.
Henri se tourna. Godwin suivait, un pas en arrière. Le roi l'interrogea.
- Où en sommes-nous de ce que je vous ai demandé ?
Le conseiller prit son temps. Il était au service du roi depuis que celui-ci était monté sur le trône. Il savait que son seigneur avait confiance en lui. Mais il savait aussi qu'Henri n'hésiterait pas à lui faire couper les mains si un jour il commettait une erreur.
- Je les ai trouvé. Ils sont réunis tout prêt d'ici. Je les vois d'ici quelques jours. Que dois faire ?
- C'est parfait, Godwin. Je pense qu'il faudra faire comme prévu. Je ne crois pas que l'on puisse faire confiance aux deux Bretons. Ils vont faire traîner les choses. Je m'abaisse en m'embarrassant d'eux. Et puis, il faut toujours avoir deux fers au feu…
- Pourtant, ne croyez-vous pas qu'il s'agit de la solution la plus sage ?
- Qui parle d'être sage! Cette mauvaise guerre que nous fait le roi des Francs bloque notre armée aux marches de la Normandie. Je veux précipiter la prise de la Bretagne et l'encercler. Lâches-les !
- Il sera fait ainsi que vous le voulez, fit obséquieusement le conseiller en se courbant.
Lorsqu'il releva la tête, son maître avait déjà disparu…………


********


……..Comme prévu, les habitants de Sligachan quittèrent le monastère lorsque le jour remplaça les nuées. La journée était maussade. Malgré que se fut encore l’été, le vent s’était levé. Il accentuait les effets d’une bruine épaisse qui perçait cruellement les pauvres habits de la modeste compagnie. Murthag, en tête de cortège, essayait de tenir fermement le manche d’une longue bannière brune représentant saint Colomba. Elle claquait violemment dans les bourrasques. Derrière lui, Robert avançait à longues enjambées dans le chemin mauvais, face au vent, insensible à son environnement. Ils longèrent le Glen Varragill jusqu’à Portree qu’ils traversèrent en chantant des psaumes en l’honneur de leur saint patron. Puis la petite troupe poursuivit sa route en empruntant le côté Est de l’île.
Le paysage évoluait. La lande et les tourbières cédaient progressivement la place à des montagnes et des champs de rocher. Quand ils eurent dépassé le Loch Leathan, le chemin se changea brutalement en une sente à flan de colline. Une haute falaise s’élevait de la mer et créait un à-pic vertigineux. La bruyère laissa alors définitivement place au machair, étendue d’herbe très verte parsemée de bouton d’or, de thym sauvage, de pensées et de pimprenelle.
L’avance était périlleuse, et ceux qui trébuchaient recommandaient leur âme à Dieu de peur d’être précipité en contre-bas. Mais les trois masures de Staffin leur apprit qu’ils n’étaient plus très loin.
Effectivement, au détour d’un dernier lacet du chemin, les murailles grises du château légendaire de Duntulm déchirèrent leurs champs de vision. La forteresse, solitaire et abandonnée, dominait de sa tour aux créneaux affaissés l’étendue d’eau infinie qui s’étendait à ses pieds. Cette construction qui semblait être l’œuvre d’un redoutable géant était en fait la demeure seigneuriale originelle des MacDonald. Mais ce lieu était peut-être le plus sauvage de toute l’Ecosse. C’est pourquoi le clan, ancien vassal du roi de Norvège, avaient émigrés vers Sleat, endroit plus paisible sur l’autre bord de Skye. Le donjon avait engagé depuis plusieurs années une lutte déjà perdue contre les assauts des tempêtes marines. Elles étaient déterminées et ne lui laissaient aucun répit. Aussi, de larges brèches apparaissaient dans le mur d’enceinte et la grande tour centrale était fissurée en de nombreux endroits.
Pourtant, les moines trouvèrent un abri dans une ancienne écurie dont le toit n’était pas totalement effondré. Ils dînèrent frugalement de pain et de poisson séché, sans oublier l’eau de vie que Murthag n’avait pas omit d’apporter. A voix étouffées, ils évoquèrent en se signant à chaque phrase le fantôme de l’enfant qu’une nurse avait laissé tomber d’une fenêtre et qui hantait les lieux depuis.
La pluie s’était arrêtée depuis peu, mais le vent, s’engouffrant dans la moindre fissure arrachait aux pierres de tristes plaintes qui inquiétaient les moines et laissait imaginer aux jeunes gens les échos de quelque terrible bataille résonnant encore contre ces parois millénaires.
La nuit se déroula néanmoins tranquillement.
Le lendemain, la lumière du jour réveilla tôt la petite troupe. Le ciel avait cette couleur bleu-délavé propre à l’été Ecossais. Quelques lourds nuages le traversaient rapidement. Seul le vent demeurait, rendant les hommes sourds et soulevant les robes monacales. Gwenelg était bien heureux d’avoir des braies sous le scapulaire qu’il avait du enfiler pour l’occasion. Robert rassembla le groupe, le disposa sur 3 rangs face à l’océan. Il les fit mettre à genoux et entama une longue messe.
Alors que celle-ci touchait à sa fin, Ar Louarn sembla percevoir une sonorité étrange et inconnue, portée par le vent. Cette impression ne dura pas et Gwenelg revint vers ce qui l’entourait. L’étendard de Sligachan déchirait le ciel de Skye. Le bruit des vagues au pied du rocher couvrait par moment celui du vent, l’herbe et sur les collines éclatait d’un vert anormal. Le jeune Breton trouvait le spectacle irréel.
L’étrange sonorité revint à nouveau.
D’abord de manière intermittente, puis définitivement. Il était à la fois triste et lancinant, passant de l’aiguë au grave. Le Breton, toujours à genoux, tourna la tête vers l’est d’où semblait venir le son, dans l’attente de ce qui allait surgir. Dans son champ de vision, le profil d’aigle imperturbable d’Ethan fixait l’Abbé qui finissait son cantique. Soudain, à l’endroit que fixait Gwenelg apparut la tête d’un taureau en furie. L’énorme bannière sur laquelle s'étalait l'animal claquait sauvagement au vent furieux. L'homme qui la portait avançait résoluement vers la pointe. Derrière lui, perché sur un colossal cheval noir, un titan amoindrissait la taille de l’étalon. Le regard du menhir parcourait attentivement le paysage environnant. A ses côtés, sur une autre monture, avançait un être indéterminé enveloppé de la tête au pied dans une multitude de voiles multicolores. Puis venait une troupe hétéroclite qui marchait dans une joyeuse pagaille. Des flacons de terre cuite volaient de mains en mains, et chacun y puisait de larges rasades. En fin d’équipage, tirés au bout d’épaisses et lourdes chaînes, 2 hommes dénudés suivaient péniblement. Plus loin avançait un chariot.
L’homme sur le cheval noir s’approchait lentement. Ses cheveux longs étaient grisonnants. Il avait un visage farouche, un regard charbon et d’épais sourcils broussailleux. Sa moustache, grise était soigneusement taillée.
Cet homme imposait le respect. Il dégageait néanmoins une grande bonté. Mais on ressentait aussi la force et une sauvagerie maîtrisée.
Les moines, après s’être relevés, s’étaient répartis sur 2 colonnes, formant comme une haie d’honneur. Gwenelg se trouvait involontairement au plus bas d’un des rangs.
Le cheval stoppa au niveau du jeune Breton. L’homme voulu descendre de sa monture, mais ne réussit qu’à en dégringoler. Il tomba au sol, soulevant involontairement le plaid qui était la seul vêtement qu’il portait.
Ruaraih Mor MacLeod se trouva ainsi à quatre pattes, le cul à l’air, au pied d’un Ar Louarn qui restait interdit.
Un cri émana du tas de chiffon qui sauta à son tour, mais avec plus de grâce et moins de dégâts. Il se précipita vers le chef du Clan qui restait sans réaction. Le sauveur commença par replacer normalement le plaid, puis s’accroupi et essaya de relever le colosse. Celui-ci, saoul comme un cochon, se laissa faire, se contentant d’essayer de reprendre pied. Encore chancelant, il réussit surtout à faire glisser la montagne de voile, découvrant la personne qui s’en était recouverte.
Comme émanant d’une chrysalide, une jeune fille apparut. Le vent s’engouffra dans ses cheveux, fins comme des fils de soie, et plus roux que le soleil couchant. Une mèche couvrait son front. Elle avait des pommettes hautes, des lèvres charnues et un menton énergique. Gwenelg, ébahi, détailla l’apparition sans retenue. Le papillon se tourna vers le Breton. Ses yeux avaient le bleu profond de l’océan, irisés de touches myosotis.
Elle l’interpella.
- Vient donc m’aider, empoté !
Cette prose légère réveilla Gwenelg. Il se jeta sous l’Ecossais. L’haleine alcoolisée du chef de clan se battait avec les effluves ambrés du parfum de la jeune fille. A eux deux, ils réussirent à redresser le titan. Celui-ci adressa subitement à Ar Louarn une claque de remerciement dans le dos.
- Merci mon garçon !
Gwenelg eut l’impression que le nombril lui traversait le corps, et que le feu s’emparait de ses omoplates. A son tour, il se retrouva le nez fiché dans l’herbe, déclenchant par la même l’hilarité générale, y compris de la part de ses condisciples.
- Ma fille, Aquitane, fit civilement le maître de Skye en présentant la jeune fille à Gwenelg qui tentait désespérément de se relever.
Pendant ce temps, les hommes du clan en profitèrent pour réconforter leur chef à grands renforts d’alcool.
- Il y aura tellement de Uisge dans le ciel qu’on pourra bientôt se saouler rien qu’en respirant, s’extasia Ethan, radieux.
Chacun ayant retrouvé sa dignité, les idées amplement éclaircies à grandes lampées d’alcool, les choses sérieuses pouvaient commencer. Macleod, qui avait à peu près retrouvé ses esprits, improvisa un trône sur une large pierre taillée qui s’était détachée de la muraille. La jeune fille l’avait recouverte d’un tissu rouge parsemé de marguerites. Le chef s’y assit, son pied prenant appui sur un galet plus petit. Il attrapa son menton dans la main gauche, appuyant le coude sur sa jambe. Les hommes du clan se répartirent en demi-cercle, et Gwenelg pu d’avantage les détailler. Ils étaient d’âges différents, les plus jeunes à peine plus âgés qu’Ar Louarn, les plus anciens si vieux et si parcheminés qu’ils avaient certainement participé à la course contre les Mac Donald. Ils portaient tous des plaids aux couleurs identiques : fond vert sur lequel s’entrecroisaient de fines lignes rouges et jaunes sans éclats.
- Mac Crimmon, vient mettre un peu de gaieté, aboya MacLeod.
Un homme se détacha du groupe. De taille moyenne, le visage et la taille ronde, il portait un instrument de musique sous le bras gauche. Cet accessoire était constitué d’un sac en peau de mouton duquel sortait un embout pour souffler, d'un levriad sur lequel courraient les doigts et de trois bourdons. Le musicien se planta au milieu, porta le tuyau à la bouche, et souffla jusqu’à remplir le sac. Ses mains commencèrent à courir sur le levriad, tandis que son coude gauche appuyait sur la poche. Une mélodie allègre, rauque et aiguë à la fois, s’échappa de l’instrument, entraînant une immédiate farandole.
- Qu’est ce cela ? Interrogea Gwenelg
- C’est Mac Crimmon. Il utilise un Piobaireachd, lui répondit Ethan en écho.
Le Breton observait amusé tous ces hommes en robe qui dansaient, se souciant comme d’une guigne de la raison de leur présence en ce lieu.
Ruaraidh laissa aller la musique jusqu’à son terme, s’amusant visiblement autant que ces hommes. Une fois fini, il demanda qu’on lui présente les enchaînés.
Ceux-ci furent jetés au pied du chef du clan. Ar Louarn détailla les deux hommes qui étaient très différents. Le plus proche semblait être un vieux paysan, la peau tendue sur les os, les joues creuses et mangées d’une barbe rare et blanche, le regard apeuré. L’autre n’avait pas seize ans, rond comme une barrique, précocement chauve, le visage grêlé d’acné, plein de morgue et d’arrogance.
La voix de MacLeod couvrit à nouveau sans difficulté le souffle du vent.
- Toi Niall Mac Dermid , et toi Erik –Ruaraidh s’adressa d’abord au plus âgé puis au plus jeune- vous savez que l’un de vous est accusé d’avoir volé Malcom Robertson. Aucun de vous n’a avoué la rapine, et vous avez l’un comme l’autre nié. Je suis donc contraint d’en appeler à Dieu.
Des grognements de satisfaction s’échappèrent de l’assemblée. Les hommes échangeaient des clins d’œil et des sourires de connivence, masquant à peine leur impatience.
Le chef du clan reprit.
- Vous connaissez le châtiment. Qu’on, apporte le tonneau !
Venu du charriot, un homme fit rouler une étrange barrique près des accusés. Elle semblait en tout point normale.Le vieil homme semblait de plus en plus apeuré, et il lançait successivement des regards rapides vers son chef, l’autre accusé et le tonneau.
MacLeod poursuivit.
- Puisque je suis votre chef, et qu’en un tel cas il m’appartient de désigner le coupable, je désigne Erik pour subir le supplice du tonneau !
- Non, le coupable c’est moi ! Hurla soudainement Niall Mac Dermid, la sentence de son chef à peine prononcée.
L’homme éclata en sanglots, ses bras s’affaissèrent au sol, sa nuque plia en arrière en une incroyable position de supplique. Devant la perspective qu’un innocent ait à subir le terrible châtiment, le coupable avait avoué son méfait et semblait implorer le pardon de son maître. Mais le chef du clan MacLeod avait la larme maigre.
- Qu’il en soit ainsi ! Ton destin est désormais entre les mains de Dieu.
La voix était douce, mais la sentence définitive.
- Père Mac Kinnon, je vous le laisse.
Ruaraidh quitta la pierre où il était assis, cédant la place à l’abbé de Sligachan. Celui-ci s’approcha du futur supplicié et s’agenouilla près de lui pour la confession. Les chaînes que portait l’autre accusé lui avaient été retirées, et il rejoignit les autres hommes du clan qui l’accueillirent sans joie.
MacLeod faisait seul face à l’océan, le regard s’accrochant à la masse compacte de l'île d'Eilean Trodday, située à quelques encablures du rivage.
Quand la confession fut achevée, l'abbé se releva et vint chuchoter au chef de clan que l’accusé s’était mis en règle avec le Seigneur.
Aussitôt, le processus s’engagea automatiquement.
L’homme qui l’avait apporté effectua une manipulation rapide du tonneau, agissant sur des mécanismes secrets, et la barrique s’ouvrit en deux dans toute sa hauteur. Gwenelg écarquilla les yeux. Elle était bardée de longs clous, la pointe tournée vers le centre. Le regard de Mac Dermid s’emplit de terreur. Deux des hommes du clan le saisirent sous les aisselles, le portant sans que celui-ci ne se débatte vraiment. Ils le posèrent sur l’un des côtés ouverts du tonneau. S’emparant de l’autre partie, ils s’apprêtaient à le rabattre quand la voix du maître de Skye recouvrit le ressac.
- Arrêtez, tonna MacLeod
Il se rapprocha lentement, et de manière inattendue mit un genou à terre, approchant son visage à quelques centimètres de celui du futur supplicié.
- Les yeux dans les yeux, Mac Dermid, jure moi sur la Sainte Mère de Dieu que c’est bien toi qui à volé Robertson !
- Je l’ai déjà confessé au prêtre, souffla le vieil homme.
- Peut-être, admis Ruaraidh, mais je veux que tu me le répète avant de comparaître devant la justice du Créateur.
- Les yeux dans les yeux, MacLeod, c’est moi le coupable.
Le regard était redevenu droit et déterminé. L’homme avait fait son choix.
Et là une chose surprenante se produisit.
- Libérez-le ! Murmura d’une voix devenue inaudible le chef du clan.
L’assemblée fut parcourue de protestations teintées d’incompréhensions, certain se permettant de mettre en cause, à voix basse pour l’instant, la décision de leur maître.
MacLeod se redressa.
- Je pense Mac Dermid que tu es peut-être un menteur, mais pas un criminel. Pourquoi ne pas avoir avoué avant, pourquoi subitement avant le tonneau ?
Plusieurs grognements parmi les hommes firent écho à cette interrogation. Le géant poursuivait.
- Tout simplement parce-que jusqu’au moment ou j’ai nommé le premier qui subirait le jugement de Dieu, tu pouvais espérer que je te désignerais d’abord, et que tu n’aurais pas à t’accuser du crime commis par TON FILS ! Tu avais pris ta décision dès le début de cette affaire. Le coupable ne pouvait être que toi. Mais si réellement cela avait été le cas, aucun d’entre nous n’aurait pu t’attraper. Nous avons fait bien des guerres ensemble, mon ami. Non seulement tu n’avais aucune raison de voler ce pauvre Robertson, mais si tu l’avais fait, tu aurais été bien loin avant que Malcom ne s’aperçoive du méfait.
Niall Mac Dermid s’était redressé, arrivant à peine aux épaules de son maître, le menton sur la poitrine. Nul ne distinguait son visage masqué par ses longs cheveux blanc-sale en bataille sur le front.
Il se jeta à nouveau à genoux.
- Pitié pour mon fils, Ruaraidh, il est jeune et il ne savait pas ce qu’il faisait.
- Peut-être que cela était vrai au moment de voler, mais certainement pas quand il n’a rien fait pour te venir en aide quand tu t’es accusé à sa place.
La voix de MacLeod était devenue terriblement dure. Comme un signal, solidement tenu aux épaules par deux hommes du clan, Erik réapparut.
- Qui sait ? S’il est innocent, Dieu lui accordera sa miséricorde !
Sans ménagement, le jeune Mac Dermid qui avait perdu toute superbe se trouva allongé sur le tonneau. Sans lui donner le temps de protester ou de demander clémence, l’autre partie fut rabattue …………..


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…………..Compte tenu des libations nocturnes, Gwenelg s’attendait à trouver la forteresse vide. Mais c’était sous-estimer la robustesse des Highlanders, car à son lever le Breton pu vérifier que le château débordait d’activités
Il descendit directement à la salle du rez-de-chaussée où se trouvait Ethan. Ils volèrent 3 galettes de froment qui restaient de la veille, et se précipitèrent sur les remparts pour déjeuner en paix.
Pour accéder au chemin de ronde, il fallait emprunter un tunnel étroit et totalement sombre. Au bout de la galerie un escalier permettait d’atteindre le sommet des remparts.
Les deux jeunes gens étaient là, accoudés au mur qui faisait face à l’autre rive du Loch Duich, mangeant lentement et en silence.
L’air avait changé. Bien sur, le ciel était encore bleu, mais sans intensité et la lumière rasante avait transformé la mer en une étendue d’argent liquide. Au loin, des nuages bas approchaient sans hâte, et au pied du Sgurr Na Coinnich une fumée montait en s’inclinant. Une rafale automnale amena jusqu’eux une odeur de brume. La mer elle-même semblait s’en rendre compte, et les vagues accouraient en désordre au pied de la muraille en l’éclaboussant délicatement de leur écume. L’eau était plus sombre, et les méduses entre deux eaux devenaient fantomatiques. Derrière eux, sur la terrasse, Mac Crimmon tirait des sonorités longues et mélancoliques de son instrument.
Un roulement grandissant venu du fond du Loch leurs fit tourner la tête vers la gauche. Heureusement Ethan n’avait pas encore pu bâtir le logis dont il rêvait, et ils pouvaient de leur emplacement visualiser les deux rives de l’aber.
Ils n’en crurent d’abord pas leurs yeux. Des cavaliers lancés au grand galop fonçaient sur eux. Ils profitaient de la marée basse, permettant ainsi à leurs montures d’utiliser un espace plus large. Ils fondaient sur Eilean Donnan à 10 de front. Ils étaient réellement effrayants à voir. Têtes nues, le visage peint en rouge ou bleu, torses nus, un plaid sombre volant au vent, ils caracolaient en poussant des cris abominables tels des démons vomis par l’enfer. Ils portaient au bout de leurs bras des armes diverses : haches, épées courtes, lances et piques. Gwenelg couru le long du chemin de ronde pour voir le village.
Les habitants venaient de comprendre ce qui se passait. Ils étaient d’abord sortis de leurs maisons, s’arrêtant sur le pas de la porte, à la fois hésitants, incrédules, refusant l’évidence, presque immobiles. Et puis soudainement, tout explosa. Les femmes crièrent, tournèrent sur elle-mêmes à la recherche de leurs enfants, et se précipitèrent sur eux pour les prendre à bras le corps. Elles se mirent alors à courir vers le château, les hommes à l’arrière regardant à la fois la distance qui leur restait à parcourir et la horde qui fondait sur eux. Les habitants d’Eilean s’étaient regroupés sur les murs, regardant tétanisés le drame qui se déroulait à leurs pieds. Ruaraidh MacLeod réagit le premier.
- Tenir bon ! Suivez-moi !
Ses hommes, électrisés, réagirent sur le coup. Le laird ne demeura pas en reste.
- Aux armes !
D’un coup le château fut parcouru par des hommes à la recherche de leurs équipements, courant dans toutes les directions. MacLeod et les siens étaient déjà devant le château, se précipitant vers le pont. MacRae faisaient se ranger sur la muraille les hommes qui avaient trouvé les arcs.
Sur la berge, les premiers villageois étaient déjà à mi-chemin entre les huttes et la forteresse. Mais les assaillants que l’on distinguait désormais parfaitement atteignaient les attardés.
- Par le Sang du Christ, les Mac Donald, souffla Ethan près de Gwenelg.
Un cavalier hirsute arriva à la hauteur du dernier des fuyards et lui assena un coup avec une énorme massue. La tête du malheureux éclata dans un nuage de sang. Les autres arrivèrent et les chevaux masquèrent alors les fugitifs. On ne voyait plus que le mouvement du bras des barbares, les armes maculées de sang et les corps qui s’effondraient entre les pattes des montures. Les attaquants durent freiner à l’entrée du pont. Ils étaient contraints de ralentir en raison de l’étroitesse du passage. Cela accorda un délai aux habitants du village et de nombreuses vies furent ainsi sauvées. Les premiers à pénétrer dans l’enceinte furent les adolescents qui avaient tiré le meilleur parti de leur vigueur. Puis les femmes les plus jeunes, tirant des enfants.
Ruaraidh MacLeod, qui avait d’abord couru, avançait maintenant en marchant, une longue épée à la garde effilée à la main droite. Il se trouvait au milieu de la première arche, ses hommes collés à lui.
Devant eux, la débandade atteignait son paroxysme. Les cavaliers s’étaient engagés sur le pont, et ce qui était un handicap était devenu un avantage. Les gens couraient, mais ne pouvaient plus s’écarter de la trajectoire des cavaliers et subissait l’attaque sans aucune échappatoire. L’assaillant de tête, une hache au poignet, faisait pleuvoir ses coups à droite et à gauche, comme s’il battait le blé avec un fléau. Chaque heurt arrachait une tête ou un bras, quand ce n’était pas le buste entier. Il avait des cheveux très longs qui lui faisaient une crinière. Son visage était mangé par une barbe noire. Il était très grand, carré d’épaule, et il ne portait que des braies en peau d’ours. Il se précipitait maintenant vers une femme forte qui serrait sur son sein un enfant nouveau-né.
La femme, gênée par son embonpoint, n’avançait qu’à courtes enjambées.
Sur le mur, les gens d’Eilean s’attendaient à la voir tomber elle et son bébé. D’ailleurs, l’agresseur levait sa hache, attendant d’être au plus près pour frapper.
- Non !
Gwenelg avait crié. Son cri avait été si fort et si puissant qu’il coupa un court instant le mouvement de l’attaquant. Mais celui-ci se reprit bien vite et réarma son coup.
Au moment où il allait abaisser son bras, une montagne s’éleva entre lui et la femme.
MacLeod fit tourner son épée. Elle siffla dans l’air et s’abattit sur l’encolure du cheval qui s’arrêta net, entraînant son cavalier dans sa chute. Celui-ci n’eut pas le temps de se relever. Sa tête à crinière volait dans l’air, échouant devant les sabots d’un second cheval. Surpris, l’animal se cabra, stoppant net son élan et celui de la troupe qui suivait.
Cependant, les assaillants reconnurent le chef du clan MacLeod, et cela décupla leur rage. Ils reprirent leur course, tandis que les hommes de Skye revenaient en courant vers la citadelle, sans avoir eu le temps de retirer la passerelle en bois. Ruaraidh et ses hommes allaient atteindre la porte quand les trois premiers assaillants se portèrent à leur niveau. Mais venu du haut des murailles, et parfaitement coordonnée par le Laird, une volée de flèche les cloua avant qu’ils ne frappent.
MacLeod en profita pour entrer et aider les hommes du château à fermer la porte.
Les Mac Donald, voyants que plus personne n’était à tuer revinrent vers le village. Gwenelg qui les suivait du regard les vit piller toutes les maisons. Il se figea quand d’une d’entre elle il vit un solide gaillard sortir tenant par le bras une fille qui au mieux avait 15 ans et qui s’était caché plutôt que de fuir. Il hélait ses complices, s’esclaffant d’un rire gras. Puis il jeta la fille à l’intérieur d’une hutte où il pénétra à son tour en enlevant le plaid qui l’habillait. D’autres le rejoignirent. On entendit un moment les cris de la fille, mais bien vite elle se tu. Près d’une heure plus tard, alors qu’une bonne douzaine d’homme s’était succédée dans la maison, le dernier sortit en traînant la fille par les cheveux jusqu’au milieu du pont. L’adolescente ne se débattait pas. Le soudard s’arrêta, et certain que tous le regardaient, il décapita d’un geste la jeune fille dont il venait d’abuser.
Sur la muraille, tous étaient pétrifiés, hypnotisés par l’horreur à laquelle il venait d’assister.
Ethan tourna la tête sur sa gauche. Trois regards fixaient le village. Celui de MacLeod, plein de rage et de fureur. Celui de son père, noir, froid et implacable. Mais le plus terrible était sans conteste le regard de loup de Gwenelg. C’était celui d’un prédateur, prêt à tuer. Glacial, impitoyable et insensible. Inhumain………


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………Dans la cohue, le jeune Breton rechercha Aquitane. Il ne la trouva nul part. Intrigué, il partit à sa rencontre.
Il parcourut rapidement la cour sans succès. Il n’eut pas plus de chance avec les rochers à l’extérieur de la porte de la mer. Puis soudain il réalisa. Il rebroussa chemin. Arrivé au milieu de la cour, il leva la tête.
Il se précipita alors vers les escaliers qu’il franchît quatre à quatre. Debout sur le chemin de ronde, la jeune fille était accoudé sur le rebord du mur. Du regard, elle cherchait à atteindre l’horizon. Gwenelg vint près d’elle, restant lui aussi silencieux.
Le soleil était si puissant qu’il transformait le loch en une mer d’argent. Autour, le vert des pâturages brillait d’un incroyable éclat. Le regard du breton s’arrêta sur les énormes blocs de rochers qui parsemaient les prés. Comment se pouvait-il que les monts environnants, faits d’un gneiss si dur que l’on y cassait la lame de son couteau, aient-ils pu se séparer d’une partie d’eux même pour ainsi échouer au bord du loch. Comme un hommage rendu aux MacLeod. Le jeune homme tentait d’imaginer les magistrales puissances divines qui avaient contraint ces montagnes à se dresser, se tordre, et finalement se casser sous une torture trop insoutenable. Pour contenir en elle-même autant de puissance, d’énergie et de force, ce sol avait dû être une terre de feu et de fureur au temps des anciens dieux païens.
- Te souviens-tu de notre première discussion, demanda soudainement la jeune fille d’un air léger.
Le Breton tourna la tête vers elle. Avec le léger hâle qui colorait sa peau, les yeux d’Aquitane étaient d’un bleu aussi sombre que l’océan à son endroit le plus profond.
- Comme si c’était hier. J’ai quelque chose à te dire.
Gwenelg avait lâché sa phrase dans un souffle. Comme s’il avait peur de ne pas avoir le courage de parler. C’était ça. Il avait peur. Peur de ce qu’il allait s’entendre dire. Peur surtout de la réponse qu’il allait recevoir. Ses mains tremblaient légèrement, les mots ne lui venaient pas à la bouche, le débit de ses phrases était trop rapide. Bref, il ne contrôlait rien. Néanmoins, il savait qu’il ne pouvait plus reculer.
- Nous nous connaissons depuis longtemps, et nous n’avons jamais parlé.
- Pourtant, tu parles souvent, reprit la jeune fille. D’ailleurs, je trouve que c’est quelque chose que tu fais très bien. Tout à l’heure, devant mon père, tu étais un vrai chevalier. De la prestance, du verbe, oui décidément, je pense que c’est quelque chose que tu fais très bien.
- Ce n’est pas ce que je veux dire, tenta de poursuivre le Breton qui avait de plus en plus de mal à respirer. Nous n’avons jamais réellement parlé de nous …
- Je ne vois pas ce qu’il y aurait à dire, coupa la fille de Ruaraidh. Tu es arrivé on se demande encore d’où, mon père t’a adopté et tu repart on ne sais toujours pas où. Je ne pense pas qu’il y ait le moindre problème. Ce n’est pas la peine de faire des discours.
Ah, ce qu’elle pouvait l’énerver quand elle le regardait ainsi, avec dans les yeux l’air de lui dire « mon pauvre garçon… ».
- Je ne cherche pas à faire de discours, essaya de poursuivre le jeune homme encore plus mal à l’aise.
- Eh bien alors pas de soucis. Et puis je ne veux pas te retarder. Tu as très certainement des choses à régler pour ton départ.
- Aquitane, tu commences vraiment à m’agacer. Si tu continues ainsi, c’est ton cas que je vais régler. Et définitivement.
La colère était montée progressivement. Chaque réponse de la jeune fille en avait rajouté une strate, et la coupe était pleine. Maintenant, il ne se maîtrisait plus, et tant pis pour les conséquences. Il était trop tard. La voix pleine de courroux, le Breton poursuivait.
- Je suis venu te dire, à toi toute seule, les yeux dans les yeux, que je retourne en Bretagne. Mais je reviendrais. Mon cœur reste ici. Ce que je voudrai que tu comprennes, c’est que lorsque je reviendrai, ce sera d’abord pour toi. J’ai réalisé il y a quelque temps que je te connaissais depuis toujours, que notre Seigneur nous avait fait l’un pour l’autre. Tout simplement. Le miracle, c’est que nous ayons pu nous rencontrer. Maintenant, tu en fait ce que tu veux, mais hésite avant d’en rire.
La fin de la phrase avait été dite entre les dents, les lèvres serrées. Le jeune homme pivota sur lui-même, la colère toujours présente. Mais il avait dit ce qu’il avait sur le cœur, et une chape de plomb s’envola de sa poitrine.
- Gwenelg …
La voix avait perdu toute ironie. Le Breton se retourna d’un bloc. Au même moment, la jeune fille fondait sur lui. Leurs bras s’enlacèrent. Leurs mains se caressèrent. Leurs lèvres se rejoignirent. La poitrine de la jeune fille se durcit sous la mince étoffe. Le jeune homme s’en rendit compte et n’y resta pas insensible. Il n’arrivait plus à contrôler ses mains qui n’évitaient aucune des parties du corps d’Aquitane. Celle-ci répondait à son étreinte et se collait encore davantage. Gwenelg ne se maîtrisait, et le plaid ne dissimulait plus son excitation.
- Arrête ! Interrompit la fille de Ruaraidh.
Le mot avait été lâché doucement, mais il fit reprendre ses esprits au jeune homme. Ses mains s'immobilisèrent, mais ses bras ne lâchaient pas la jeune-fille qui se pelotonna contre la poitrine.
- Nous devons attendre. Attendre ton retour, attendre que ce soit le moment, attendre l’accord de mon père. Mais au moins les choses sont claires, fît-elle dans un rire léger. Tu vois, ce n’était pas la peine de faire des discours !
Cette fille était exaspérante……….


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…….Comme il venait de se le promettre, Winslade arrêta sa monture au sommet de la colline. Il fit durer le plaisir en ralentissant le mouvement de son cou.
Alors, elle occupa tout son champ de vision. Elle formait un gigantesque serpent brillant qui oscillait avec les plis du terrain et se jouait du soleil en réfléchissant sa lumière par éclats. Elle donnait l’impression de ne pas bouger, mais Lavenham apercevait tous ses mouvements. Les chevaux qui allaient et venaient le long de la colonne, les groupes qui ralentissaient et devaient ensuite presser le pas pour rejoindre ceux qui les précédaient, les chariots qu’il fallait sortir de l’ornière.
Son armée était en marche.
C’est la première fois qu’elle était totalement rassemblée. Winslade avaient crée des points de rassemblement où chacun avait pu parfaire son entraînement, mais ces camps étaient disséminés en Angleterre et en Normandie. Il n’avait assemblé tous les morceaux que depuis la veille.
Cet ost était un vrai corps d’armée. Comme les légions de César. Il était tout le contraire de ces amalgames circonstanciels de troupes des différents fiefs ainsi que le voulait la tradition féodale. Le capitaine d’Henri savait par expérience qu’une telle organisation n’aurait pu atteindre l’objectif que leur avait imparti le roi. En effet, chaque soldat en référait en priorité à son seigneur, et il n’était pas rare de voir une partie de la troupe déserter en plein combat parce qu’un seigneur en désaccord avec l’option militaire du chef avait décidé de rentrer chez lui.
Lavenham lui en avait fait une autre partie de lui-même, une extension de sa volonté. Comme son bras, cette troupe de 9500 hommes comprenant 2000 cavaliers et près de 1500 archers. Ils réagissaient à la moindre inspiration de son esprit. Au cours des longues années dont il avait pu disposer, il avait pu parfaire son entraînement. Pour cela, Winslade s’était entouré de deux lieutenants tout aussi dévoués à la cause d’Henri, et comme lui dénués de tous scrupules. Ces deux hommes, Roger de Sillé et Gilles de Briqueville avaient participés à la campagne contre le roi de France, et ils étaient craints, même des soldats les plus anciens.
Le capitaine avait tenu à ce que l’équipement de ses hommes soit parfait. Si les cavaliers étaient traditionnellement bien pourvus, les fantassins étaient souvent dédaignés. Mais dans cette armée, les archers et les hommes à pieds étaient eux aussi protégés. Ils avaient reçu un gambison, vêtement de toile rembourré afin d’amortir les chocs, sur lequel ils enfilaient une cotte de maille comportant une capuche. Elle permettait de protéger le cou et la tête. Ils disposaient de plus d’une cotte de plaques. C’était un assemblage de lamelles métalliques rivetées sur une toile épaisse. Le tout était recouvert de peau. Grâce à cette protection, le torse, le dos et l’abdomen étaient protéges des armes tranchantes. Malheureusement, elle demeurait moins performante contre les flèches et les javelots. Néanmoins, les soldats de Winslade avaient là un indéniable avantage.
Lavenham avait poussé le détail jusqu’à élaborer des uniformes identiques, ceci afin de renforcer l’esprit de corps. De fait, la cohésion était parfaite et le moral excellent. Tous suivraient la manœuvre édictée par leur capitaine, et personne ne mènerait une action personnelle. Cette armée ne serait jamais vaincue……….


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………La motte de Dinan avait été totalement détruite et brûlée par Guillaume en 1065. Depuis, les comtes successifs n’avaient eu de cesse de recueillir les fonds nécessaires afin d’entreprendre la construction d’un château entouré de vrais murs. Raoul bénéficiait du travail de ses aînés, et il envisageait désormais le lancement du chantier dans les mois à venir.
Mais dans l’attente, c’est une forteresse de bois qui avait été reconstruite. Plus puissante et plus imposante que la précédente.
Elle était bâtie sur une butte de terre artificielle d’environ 50 pieds de haut. Sa forme était celle d’un cercle grossier de plus de 300 pieds de diamètre. L’ensemble était constitué d’une première palissade de bois qui délimitait le pourtour du tertre. Le centre de la place forte était occupé par une large tour carrée de trois étages entourée d’un fossé et d’une enceinte secondaire. Elle-même englobait la basse cour où se trouvait le puits. Pour accéder au donjon de chêne, il fallait utiliser un petit pont qui enjambait le fossé et permettait d’atteindre l’unique porte située à 10 pieds du sol. L’ensemble dominait la Rance qui se trouvait plus de 200 pieds en contre-bas.
Les gens du pays racontaient que plus de 8000 arbres avaient été nécessaires à l’édification de l’ensemble.
Protégée par cette motte, la ville s’était développée sur la lande et les Dinanais avaient entrepris la construction de deux églises : Saint-Malo et surtout Saint-Sauveur qui promettait d’être un magnifique édifice. La petite cité abritait des activités de négociant et d’artisans. Cette population avait été attirée par les foires organisées régulièrement. Elles étaient devenues aussi réputées que celles de Liège.
Conan avait établi le campement de son armée a l’est de la ville, à l’endroit d’un méandre de la rivière et d’une pente plus douce.
L’arrivée de l’ost s’était déroulée dans l’allégresse. Les habitants de Dinan se rappelaient encore des mutilations infligées à la cité par Le Conquérant : les massacres, les pillages, les viols et les bâtards qui en avait résulté. Aussi, les habitants soutenaient tous leur comte dans sa croisade contre l’envahisseur.
Les tentes étaient disséminées dans une joyeuse pagaille où se mélangeaient des hommes en armes, les chevaux et les animaux de basse cour dont la présence était indispensable pour nourrir une telle troupe.
Gwenelg et Ethan trouvèrent un endroit un peu à l’écart pour s’installer. Ils se présentèrent sous la tente de Morvan. Le comte de Brest nota leur venue avec soulagement. La présence de chaque homme avait son importance. Il leur précisa qu’ils seraient informés de la date du départ quand l’ost serait réunit dans sa totalité. En attendant, ils pouvaient occuper leur temps comme bon leur semblait.
Les jours qui suivirent se déroulèrent dans une étrange ambiance. Les chevaliers arrivaient par petits groupes successifs. Ils rassemblaient généralement à peine plus de 5 cavaliers et à peine une trentaine d’hommes à pied. Certain néanmoins obtinrent un franc succès lors de leur arrivée. Ainsi, le comte Meven du Poher gagna le camp accompagné d’une bonne cinquantaine de chevalier et par plus de 100 archers. Il en fut de même pour le jeuneYann Tanguy des Déserts qui arriva avec près de 30 hommes à cheval et environ 60 piétons.
Cet ensemble qui s’étoffait un peu plus tous les jours passaient le temps comme il le pouvait. Des petits groupes se formaient, et l’alcool coulait à flots. On jouait à celui qui descendait le plus de pichet de vin, qui tuerait le plus d’ennemis, le meilleur au bras de fer et à celui qui pissait le plus loin. De temps à autre, l’épée était dégainée de son fourreau en bois, mais il y avait par miracle toujours quelqu’un d’assez lucide pour calmer les esprits échauffés. Des moines passaient dans les travées et confessaient à tour de bras.
Un jour enfin la nouvelle courue à travers le camp. Toute la troupe devait se réunir au pied de la motte. Gwenelg et Ethan se mélangèrent aux autres, ce qui permit à MacLeod d’estimer leurs forces.
Il y avait là environ 800 chevaliers qui tous avaient revêtu la broigne composée de cuir, de tissus et de métal. Ils constituaient la partie la plus martiale de l’armée de Conan. En effet, le reste de l’ost comprenait environ 2000 archers (l’ordonnance du duc avait parfaitement fonctionné) et près de 3000 hommes à pieds. Ces derniers étaient en majorité des combattants occasionnels recrutés parmi les travailleurs. Ils avaient conservé leurs braies et leurs chemises, et leur armement était des plus hétéroclite. Certain avaient des lances, des coutelas, des haches. D’autres se contentaient de gourdins ou de frondes. Quelques-uns disposaient de petits boucliers circulaires. Ces faibles protections contrastaient étonnement avec les écus des cavaliers qui avaient une forme ovoïde très allongée afin de protéger la jambe.
Le duc apparut soudain au haut de la palissade.
- Formidable armée de Bretagne, demain nous nous mettrons en marche.
Aujourd’hui, ce n’est pas votre chef qui vous parle, mais le simple fils de Bretagne.
Nous sommes confrontés au plus terrible défi qui puisse se présenter à nous. Un ennemi implacable, fils bâtards des barbares vikings se presse à nos frontières.
Pourtant, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, notre peuple possède la volonté qui peut lui éviter son propre esclavage.
A vous tous qui priez avec moi, je veux dire que nous allons entreprendre tout ce qui est humainement possible pour empêcher cette tragédie.
Notre soif de liberté, d’indépendance, tous les évènements qui ont sculpté notre pays, nos audacieuses conquêtes au-delà des limites de notre territoire, la force de nos combattants et les conflits qui ont marqué notre histoire nous ont armés pour livrer cette terrible bataille.
Malgré des siècles marqués par le chaos, la colère, la haine, la douleur et les larmes, une chose a de tout temps embelli nos âmes et nous a élevés au-dessus de nous même : C’est notre courage.
Tous les regards et tous les rêves de notre peuple sont aujourd’hui tournés vers nous.
Chevaliers et soldats de Bretagne, puissions-nous triompher de cette épreuve.
Bonne chance à tous. Que Dieu soit avec nous !
Que le vent souffle fort, et qu’il nous soit favorable !